26 May 2016
Benoît Millot (arbitre) : "On se blinde face aux critiques" (2/2)
Benoît, comment vivez-vous la médiatisation des arbitres, parfois les critiques ?
Les arbitres, on se blinde relativement, parce qu'on passe d'une rencontre à une autre. Vous le voyez bien avec les joueurs. Que dit un gardien qui fait toujours l'arrêt et qui là a eu le gant qui a glissé et le ballon est rentré ? Que c'est un accident. S'il se dit "je ne ferai plus jamais les arrêts", sa carrière est terminée et dans sa tête, il se passe quelque chose qui n'est pas positif pour lui. Nous arbitres, on débriefe chacune de nos rencontres. On se doit de faire une analyse critique de nos performances vis-à-vis de la DTA. Après un match, on se confronte à nous-même avec l'image. Ce qui est intéressant, c'est de retravailler sur ce qui n'a pas fonctionné. Alors forcément, ce qui n'a pas fonctionné a eu un impact. On est d'accord. Sauf que pour nous, l'important c'est d'en tirer les enseignements pour ne pas reproduire. On se dit "tout cette expérience que j'emmagasine doit m'apporter une plus-value pour ne pas refaire les mêmes erreurs".
Depuis cette saison, les arbitres sont notés dans le journal L'Equipe. Qu'en pensez-vous ?
On se blinde un peu de tout ça. Le plus embêtant finalement, c'est pour nos proches, qui peuvent subir ça de plein fouet. On n'est pas non plus hors du monde. Pour nos compagnes, nos enfants, c'est le voisin, le collègue de travail, le copain à l'école qui va dire "ah, j'ai vu ton père...". En règle générale, l'arbitre n'a pas vocation a être dans la lumière. S'il l'est, c'est que c'est mauvais pour lui. Imaginez que vous sortez d'une mauvaise performance, vous allez peut-être vous éviter de lire la presse. Ce n'est pas s'aveugler, c'est éviter de se mettre un deuxième coup de couteau, en fait.
Il y a aussi des énormes enjeux financiers sur certains matchs. Est-ce que dans votre manière d'arbitrer vous en avez conscience, vous y pensez ?
Les arbitres sont parfaitement préparés a tous les enjeux et le contexte d'une rencontre. En amont des matchs, de plus en plus souvent, on est réunis à Clairefontaine de manière à avoir des préparations physiques et collectives, mentales et individuelles, et aussi tactiques. Après, ce serait trop facile de croire que parce qu'on est bien préparé tout va bien se passer. L'être humain est faillible. On a des moyens technologiques qui arrivent à nous, la Goal Line, qui sait, peut-être la vidéo demain... Mais on fait d'abord et avant tout avec des convictions humaines. Mais même en préparant nos matchs et en connaissant les acteurs, le zéro défaut n'existe pas. De temps en temps malheureusement, il y a erreur et donc conséquence, et ça, c'est toujours navrant pour les arbitres mais surtout pour le matchs et les équipes qui subissent ces erreurs.
"Énormissime pour Clément Turpin de participer à l'Euro"
Il y a une prise en compte du contexte donc, on n'aborde pas un OM-PSG comme n'importe quel autre match de Ligue 1...
Forcément. Mais le niveau d'implication et d'exigence qu'on attend d'un arbitre reste le même. Quand on dit "un OM-PSG, c'est forcément plus chaud", oui. Mais à l'arrivée, il vaut trois points, et l'autre match certes moins médiatisé en vaut trois aussi, et si ça se trouve pour l'équipe en question, c'est tout autant important qu'elle joue peut-être un maintien ou une place européenne. Oui, le spectre médiatique est beaucoup plus exacerbé sur les grosses rencontres. Mais notre exigence et notre implication sont les mêmes. Notre cadre technique attend la même performance, même si c'est sûr que c'est plus réjouissant quand un gros match se passe bien. C'est important pour notre championnat, pour son image à l'étranger. On n'a pas le droit au relâchement, de se dire "le match moins médiatisé, je peux faire un peu moins d'efforts en deuxième période, ce n'est pas grave".
L'Euro arrive bientôt. Est-ce une déception de ne pas y être ?
Non pas du tout. Premièrement, on est très content que Clément Turpin et les collègues qui l'entourent aient été retenus par les instances internationales. C'est forément une reconnaissance de son travail. C'est un moyen pour l'arbitrage français d'être présent dans les grandes compétitions, c'est hyper important. Ensuite, il faut connaître le processus de sélection. Chaque nation a la possibilité de présenter un représentant à l'UEFA. Dans cette instance, il y a plus de cinquante pays, mais il n'y a pas cinquante arbitres qui seront présents à l'Euro. Tout un processus se fait après pour ne retenir que les meilleurs équipes arbitrales. On apporte à Clément Turpin tout notre soutien, c'est énormissime pour lui. On lui souhaite le meilleur Euro possible et qu'il fasse briller les couleurs françaises au niveau de l'arbitrage. Si la compétition se passe bien pour lui, c'est aussi un moyen pour d'autres d'avoir peut-être une chance derrière. On prépare aussi l'avenir.
"En tant qu'arbitre international, on est ambassadeur de l'arbitrage français"
Quel est votre objectif personnel, faire des matchs de Ligue des Champions, des finales ?
L'objectif, c'est toujours d'aller à l'étape suivante. Aujourd'hui j'ai 34 ans, je suis dans ma troisième saison internationale. En Europe, ça fonctionne comme en France au niveau de l'arbitrage, vous évoluez étape par étape, sachant qu'à un moment donné, vous aurez toujours une limite. Vous allez dans les plus grandes compétitions, d'autres iront dans des compétitions un peu moindres. Quand on a un badge d'arbitre international, quelque part, on est un peu ambassadeur de notre arbitrage français lorsqu'on est nommé sur un match à l'extérieur de nos frontières. On représente nos vingt ou trente mille collègues de France à travers ça. La limite, on ne la connaît pas, mais c'est déjà une chance et un privilège d'être à l'international.
Avez-vous un métier à côté ?
J'en avais un. J'étais dans la fonction publique, j'étais directeur des sports dans une commune de la région parisienne. Pour me consacrer à l'arbitrage et me donner toutes les chances, je me suis mis en détachement de cette activité professionnelle.
Et puis il y a un projet en marche qui donnerait aux arbitres le statut professionnel...
Oui, il y a un projet très sérieux. On y est presque puisqu'il serait mis en application au 1er juillet 2016. Ce qui est retenu dans le projet, c'est que, à l'orée de quelques saisons, a priori trois ou quatre, certains arbitres de première division deviennent professionnels et donc à terme que l'ensemble des arbitres de Ligue 1, centraux et assistants, soit professionnel. Le tout avec des contrats à durée déterminée parce qu'en sport, vous ne partez pas sur des CDI, c'est de la performance. L'idée serait qu'on soit tous professionnels mais sous contrats, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui puisqu'on est encore travailleur indépendant à l'heure actuelle.
Propos recueillis par Mathieu Lauricella
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